Éditions de l`École des hautes études en sciences sociales

  • Dans le monde indien où les savoirs textuels sont particulièrement valorisés et l'action matérielle subordonnée aux autres modes d'existence, il est difficile de penser ensemble savoir et faire, d'imaginer l'existence de savoirs techniques. Que l'on examine les conceptions traditionnelles du savoir ou les projets de développement récents, la notion même de savoir-faire sonne comme un non-sens. Or, les savoirs pratiques, les savoir-faire, font partie de toutes les activités humaines et la manière dont ils sont construits, transmis, appropriés, est une question cruciale pour comprendre la formation et l'évolution des sociétés. Néanmoins, faire émerger de tels savoirs est d'autantplus difficile qu'ils ne sont pas reconnus comme tels. A l'heure où l'interrogation sur les savoirs traverse toutes les disciplines, cet ouvrage collectif entend répondre à la nécessité d'explorer une dimension occultée dans les études indiennes. Les auteurs de ce volume ont considéré le métier, les techniques, comme autant de beux de savoir, mettant en lumière les aspects cognitif, sensible, social etpoUtique de ces savoirs indissociables de l'action matérielle. Les études réunies s'intéressent d'abord au théâtre et à la danse, où la nécessité d'un apprentissage et de compétences spécifiques est admise et bée à des traditions prestigieuses. Elles pénètrent ensuite à l'intérieur de métiers que les préjugés considèrent comme sans quabfîcation, éclairant l'intelligence et la sensibibté des hommes et des femmes qui les exercent. Elles poursuivent avec des activités résolument modernes et montrent les strates profondes de savoirs supposés objectif, ainsi que le bricolage conceptuel et humain qu'ils génèrent. Elles contribuent toutes à la réflexion générale sur les savoirs techniques, dévoilant à la fois des mécanismes sociaux et cognitifs développés dans l'exercice des métiers, une part de l'imaginaire de ces acteurs sociaux, souvent de bas statut, ainsi que des formes desociabitité dissimulées derrière des institutions mieux connues.

  • De l'informaticien de Bangalore sous contrat en Californie jusqu'aux villageois saisonniers employés sur les chantiers des métropoles, sans omettre les pèlerins en route vers des lieux sacrés, l'Inde n'échappe pas à une forte circulation des personnes. De telles formes de mobilité sont-elles nouvelles ? Seules des visions fixistes de l'Inde du passé conduiraient à une telle interprétation erronée - même si le développement économique a intensifié les mouvements et si l'insertion dans la mondialisation a mis en route d'autres circuits. Les circulations remettent-elles en cause l'ancrage au territoire, particulièrement fort en Inde, depuis l'attachement au village jusqu'à la glorification des frontières nationales ? La réponse se révèle être à nouveau négative, dans la mesure où ces circulations s'appuient sur une territorialité que souvent elles renforcent, plutôt qu'elles ne l'affaiblissent. Ce recueil tend à le confirmer à travers trois thématiques qui illustrent divers déterminants de la circulation : les logiques symboliques et religieuses, les logiques économiques des ménages, et l'ouverture à de nouveaux espaces par les circulations transnationales. Des travaux de recherche originaux en géographie, ethnologie et sociologie le démontrent dans les contributions ici réunies : l'Inde des réseaux n'a rien d'incompatible avec l'Inde des territoires, bien au contraire.

  • L'abondance des sources qu'offre l'Asie du Sud - à la fois textuelles, historiques et ethnographiques - au croisement et à l'interaction du médical et du religieux, rend difficile l'analyse que ce volume se propose d'accomplir. En fait, la porosité des frontières entre les domaines nous oblige à questionner les outils mêmes de notre enquête. Si l'objectif est de focaliser l'attention sur les recoupements entre soins et cultes, remèdes et rituels, thérapeutes et officiants, le risque encouru est celui de dissoudre et de confondre les deux domaines, en traitant tout acte thérapeutique de religieux, et tout acte religieux de thérapeutique. Ce gommage ferait disparaître la raison d'être de ce volume, qui consiste à étudier les articulations, les jointures, et parfois les frictions, entre le médical et le religieux. Toutefois, une définition des termes « médecine » et « religion » n'entre pas dans le propos de cet ouvrage. La notion abstraite de « religion » est une construction conceptuelle récente, liée à l'émergence des États modernes et à l'expansion européenne, et n'a pas d'équivalent dans la plupart des langues indiennes, de même que le terme « médecine » rend difficilement compte de l'hétérogénéité des savoirs et des pratiques thérapeutiques que l'on rencontre dans le monde indien. Les contributions ici réunies, sans donner une définition univoque des champs du religieux et du médical, accordent une importance majeure aux concepts et aux terminologies locales montrant ainsi la pluralité des formes à travers lesquelles les représentations cosmologiques, rituelles et divines sont reliées aux théories et aux pratiques de santé.

  • Hindouisme, soufisme, islam, cultes aux esprits. Du Pakistan à l'île Maurice en passant par le Népal et l'Inde, les mondes indiens sont souvent associés à des terres de religiosité et de spiritualité définies par leur soi-disant nature religieuse. À rebours de pareille essentialisation, ce volume explore la diver­sité des territoires du religieux en interrogeant leur articulation avec les lieux saints. Les contributions ici réunies (anthropologiques, géographiques mais aussi historiques et architecturales), combinent les échelles spatiales, du local au transnational, et diverses temporalités pour décrire l'ancrage territo­rial du religieux et mesurer l'importance de la mémoire collective dans la co-fondation de lieux saints. Parcourir, Mettre en scène, Franchir, résument les axes de réflexion dont le mouvement est l'un des fondements. Le voyage rituel et la migration, l'itinérance ascétique, les pèlerinages et les processions impliquent le fran­chissement de seuils et de limites. L'exploration de ce type d'interfaces constitue alors l'un des principaux enjeux de l'analyse territoriale des faits religieux. Mais ces interfaces ne sont-elles pas aussi le lieu d'une émergence de formes hybrides de religiosité, voire de réactualisation et de réinvention des rapports des sociétés aux territoires ?

  • Comment offrir aux chercheur-e-s les moyens et les outils permettant de réaliser une histoire mixte de l'Antiquité ? En s'appuyant sur la méthodologie élaborée par le collectif Eurykleia, les articles du dossier explorent les pratiques sociales qui rendent les femmes visibles, mais aussi celles où la présence féminine, quoique réelle, semble plus discrète. Ils mettent l'accent sur le rôle de la modalisation et de la pratique discursive dans les processus d'affichage, de conservation et de transmission du nom des femmes, en éclairant les logiques propres à chaque contexte étudié : lamelles oraculaires de Dodone, décrets honorifiques, fondations sous condition, traités de Cicéron. Les analyses invitent à en finir avec certains préjugés sur les femmes antiques (par exemple, les prétendus « noms de courtisanes ») et proposent une vision renouvelée des relations sociales en Grèce et à Rome.

  • La plupart des recherches reconnaissent à présent que les émotions, loin d'être des impulsions irrationnelles, sont au contraire des médiations cognitives et des appuis pratiques dont aucune action ne saurait se passer. Cette réhabilitation des émotions s'est vue toutefois reprocher son absence d'intérêt pour les sentiments diffus et la résonance parfois indisciplinée des corps. Or, ce sont précisément ces échappées affectives que l'on retrouve de façon particulièrement vive dans les émotions collectives. Ces dernières, sans corps propre, semblent disparaître ou s'évaporer dès que l'on s'en approche de trop près. Comment alors identifier avec certitude les émotions souvent « liquides » ou « gazeuses » qui sous-tendent et animent les conduites publiques ? Et comment les mettre en mots analytiques ? Pendant longtemps, une des façons de résoudre cette question a consisté à associer les émotions collectives aux moments d'effervescence qui leur confèrent une réalité tangible. Mais il y a des manières moins visibles de « partager » les émotions, y compris à distance, notamment par l'intermédiaire des médias ou des réseaux sociaux, qui infléchissent tout autant les comportements. À ces problèmes épistémologiques et méthodologiques s'ajoute un problème ontologique : si l'émotion exige par définition un point d'ancrage corporel et donc singulier, comment peut-elle devenir collective et impersonnelle ? C'est dire si les émotions collectives ravivent certaines questions fondamentales des sciences sociales, notamment celles concernant les liens entre l'expérience individuelle et l'appartenance collective, l'événement éphémère et les sensibilités au long cours, la co-présence des corps et les liens à distance, l'imprévisibilité du ressenti et l'organisation rituelle des conduites. Objet épistémologique et ontologique impossible, l'émotion collective n'en est pas moins un phénomène social que les enquêtes théoriques et empiriques de ce volume tentent, chacune à leur manière, de « sauver ».

  • En moins de vingt ans, l'édition en sciences humaines et sociales a été considérablement bouleversée. Tout a été réinventé : le marché du livre s'est transformé, le cadre légal a été radicalement modifié, la publication et la lecture en ligne ont connu un formidable essor, l'écriture même des sciences humaines s'est métamorphosée. Face à ces révolutions intellectuelles, techniques et socioéconomiques d'une ampleur inégalée, en faisant dialoguer éditeurs privés et publics, économistes, documentalistes, libraires, juristes, traducteurs, chercheurs, cet ouvrage collectif offre à celles et ceux qui se préoccupent du destin de l'édition en sciences humaines et sociales un premier bilan, à la fois clair et lucide, des changements survenus depuis le début du XXIe siècle.

  • L'importance accordée à l'observation de l'action est une tendance marquante des sciences sociales contemporaines. Mais comment observe-t-on ? Que capte l'oeil du sociologue ou de l'anthropologue quand il observe ? En réalité, le regard fait le partage entre ce qui est pertinent et ce qui ne l'est pas ou l'est moins, entre le nécessaire et l'accessoire. Toute observation comporte ainsi un reste, qui mérite cependant que l'on s'y arrête. Dans ce livre publié pour la première fois en 1996 et devenu un classique, Albert Piette interroge les différentes traditions sociologiques ou ethnologiques afin de dégager le principe de pertinence que chacune d'elles met en oeuvre pour séparer l'essentiel du détail. Développant une approche originale, il défend l'idée selon laquelle la réalité sociale se construit dans la tension, variable selon chaque situation et chaque acteur, entre le primordial et le superflu. Ce sont ces écarts, ces restes, qui contribuent à définir les individus dans ce qu'ils ont de proprement humain.

  • Au début des années 1960, alors que l'extrême droite française est en crise, Jean-Marie Le Pen fonde la Serp (Société d'études et de relations publiques). Maison de disque subversive, elle deviendra un agent central de la propagande culturelle du Front national et de son fondateur pendant plus de trente ans. Par leurs choix de musiques et de documents historiques édités, d'images et de textes de pochette, les disques de la Serp deviennent le relais d'une politique du ressentiment et d'une révision de l'histoire récente. Jonathan Thomas propose une analyse inédite de la mobilisation du disque par l'extrême droite et redécouvre ainsi un pan oublié de l'histoire du disque politique en France.

  • On sait la nature ambivalente des Lumières, maniant la « raison » comme une arme à double tranchant pour défendre la liberté tout en légitimant le colonialisme, l'hégémonie, les idées de race et on connaît l'ardeur des débats qu'elles ont suscités d'hier à aujourd'hui. Peut-on parler de « Lumières indiennes », comme on parle des revendications pour des Lumières radicales, botaniques, orientalistes, écossaises, françaises et catholiques ? Quel rôle a été assigné à l'Inde dans la construction de l'autorité suprême européenne des Lumières invoquée par les philosophes encyclopédistes sur l'univers ? C'est le projet de ce volume que de situer l'Inde dans le mouvement intellectuel des Lumières en tant que moment historique, mais aussi en tant que laboratoire de pratiques épistémologiques. Rendant hommage à l'historienne Sylvia Murr en élargissant son champ d'investigation, ce recueil favorise de nouvelles perspectives croisées dans l'interprétation du rôle des Lumières par rapport à l'Inde émanant de chercheurs portugais, italiens, français, anglais, américains, indiens du sous-continent ou de la diaspora qui conjuguent des disciplines telles que l'histoire, l'histoire des sciences, l'histoire de l'art, l'anthropologie et la philologie. Chez chacun d'entre eux, les sources indiennes ont stimulé le re-pensé des notions opératoires et émergentes telles que civilité, civilisation, race, sexe, religion, etc. Ainsi, à la variété des approches ici présentées correspondent à certains égards l'ampleur et la diversité des programmes proposés par les Lumières.

  • L'Asie du Sud - l'Inde en tête - a réinventé le sécularisme, en l'adaptant à l'immense diversité religieuse de la région. Mais les dernières décennies ont vu cette réinvention subir, dans chaque pays, de sérieux coups de boutoir - indépendamment de la religion dominante (hindouisme, islam ou bouddhisme) et des régimes politiques (démocratiques ou autoritaires). C'est ce processus que ce volume entend analyser à travers l'étude des dynamiques à l'oeuvre dans chacun des pays concernés, de l'Inde à l'Afghanistan, en passant par le Pakistan, le Bangladesh, Sri Lanka et le Népal. Partout, la tendance est à une identification de l'Etat à la religion majoritaire qui, certes, varie beaucoup selon les pays. Les minorités religieuses sont naturellement les premières à ressentir l'influence de ce déclin du sécularisme ; là encore, certaines convergences apparaissent, se lisant en tout premier lieu dans la morphologie de la violence. Mais si le constat de cette évolution fait l'objet d'un consensus, sa nature et son ampleur restent largement débattues, comme le montrent les différentes tonalités des contributions ici réunies. Au-delà du sécularisme, ce numéro s'attache aussi à déconstruire le couple religion-politique à travers des études de cas où le lien de causalité est loin d'être systématique, même lorsqu'il est attendu, et où la relation entre les champs connaît des transformations inédites.

  • On l'appelle l'île-écriture. Carrefour de l'Afrique, de l'Europe et de l'Asie, l'île Maurice, de par sa situation géographique et son passé colonial, n'est pas sans points communs avec les Antilles et le monde caribéen, mais s'en démarque par une dynamique distincte entre indianité et créolité. L'objet de ce volume est de creuser son mystère en abordant ses rives par la géographie, l'ethnologie, l'histoire, l'économie et la littérature, à travers le regard conjugué d'indianistes et de spécialistes de l'aire indianocéanique. Se situant hors de l'Inde et de l'Asie du Sud, cet ouvrage explore la façon dont l'indianité s'adapte dans ce contexte insulaire. L'hindouisme créole mauricien, par exemple, est un modèle inédit. Une littérature indo-francophone novatrice et foisonnante s'y épanouit. Tissés par l'histoire maritime du commerce et de l'engagisme, les liens économiques avec l'Inde se voient concurrencés par un autre acteur qu'est la Chine. L'adoption d'un multiculturalisme inspiré du modèle indien de l'« unité dans la diversité » se fait parfois au détriment des minorités. Sans nier les tensions inhérentes à une société portée à l'extrême ethnicisation des critères qu'elle retient, ce volume donne à voir, dans le mêlement de ces deux mondes, une posture cosmopolite originale, qui renouvelle la perception de l'indianité.

  • Ce volume délimite les périmètres qu'épousent les formes spectaculaires en explorant les frontières de ce qui fait spectacle. Il les décrit et détaille les régimes qui leur donnent vie en brossant l'histoire des communautés spectaculaires qui, dans la durée, « font et refont leurs états mentaux », pour parler comme Durkheim. Inscrites dans le continuum des pratiques sociales et dans l'histoire, ces formes ne se regroupent pas en idéaux-types aisément identifiables. La description s'attache ainsi aux situations et dispositifs borderline qui ne rentrent pas strictement dans les définitions ordinaires de cette forme. D'où une attention particulière portée aux expositions industrielles, aux interactions urbaines ordinaires ; à la messe télévisée ou à l'opéra hors les murs, ou encore aux opérations conduisant à renouveler ou à déplacer la forme spectacle - la prédation, les iconoclasties médiatiques. Est également interrogée la parenté des formes spectaculaires contemporaines avec les rituels républicains, avec les dispositifs anciens ou extra-européens auxquels nous accolons rétrospectivement l'étiquette « spectacle ». Articulé en trois parties, l'ouvrage explore, grâce à la contribution d'anthropologues, d'historiens et de sociologues, les régimes de spectacle en leurs diversités tout en questionnant leurs fondements. Il met ensuite en lumière leurs formes critiques pour proposer enfin une anthropologie des dispositifs spectaculaires numériques.

  • En considérant les personnes Sourdes à l'aune de leur déficience auditive, le monde des entendants a occulté toute la richesse de leurs existences. Pourtant, les langues des signes sont le socle non d'un handicap, mais de cultures et de communautés multiples, dont Carol Padden et Tom Humphries se font l'écho dans Être Sourd aux États-Unis, leur restituant symboliquement leur identité par l'emploi de la majuscule. Traduit pour la première fois en français, ce texte pionnier des études sourdes s'appuie sur des conversations, des récits et des contes populaires, des poèmes signés ou encore des pièces de théâtre, pour présenter la culture des personnes Sourdes aux États-Unis depuis l'intérieur, afin de dévoiler comment elles se définissent elles-mêmes, de quelles sortes de symboles elles s'entourent et la manière dont elles se représentent leur vie.

  • Les perspectives féministes connaissent depuis une trentaine d'années un développement considérable dans le champ académique anglo-saxon. Si les analyses en termes de genre sont désormais connues du public français, l'idée de care - mot habituellement traduit par soin, attention, sollicitude - n'a pas trouvé un accueil aussi évident, sans doute en raison de sa dimension provocatrice. En réintégrant dans le champ des activités sociales significatives des pans entiers de l'activité humaine négligés par la théorie sociale et morale, ces approches ébranlent la partition entre des registres habituellement disjoints. Les questions triviales posées par le care - qui s'occupe de quoi, comment ? - font appel à une anthropologie différente comprenant dans un même mouvement la vulnérabilité, la sensibilité, la dépendance. Elles mettent en cause l'universalité de la conception libérale de la justice, installée en position dominante dans le champ de la réflexion politique et morale, et transforment la nature même du questionnement moral. L'irruption récente du Care dans le débat public rendait nécessaire une réédition de l'ouvrage de 2006, qui présentait les principaux textes de référence sur la question. Il y manquait cependant une contribution de la principale théoricienne du care, Carol Gilligan, dont l'oeuvre fondamentale, In a Different Voice (1982), était à l'arrière-plan de toutes les réflexions de l'ouvrage. Cette lacune est comblée dans la nouvelle édition.

  • L'expérience humaine est vulnérable. L'erreur y est inévitable. Elle se faufile partout. Si elle est généralement affectée d'une valeur négative - elle est à éviter, à corriger, à réparer -, elle présente aussi un potentiel positif. On apprend de ses erreurs, car les révisions auxquelles conduisent leur découverte et leur examen sont des moments essentiels dans la production du savoir, dans le raisonnement pratique ou dans la détermination des conduites appropriées aux situations. L'étude de l'erreur se développe en grande partie aujourd'hui à partir de travaux de psychologie cognitive, qui traquent les erreurs de raisonnement, les biais cognitifs et la formation de croyances fausses et expliquent causalement ces phénomènes par des mécanismes inconscients ou des inclinations naturelles de l'esprit humain. Le problème est que, pour ce faire, ils doivent présupposer des normes absolues (de vérité ou de rationalité, de raisonnement déductif ou de raisonnement statistique) par rapport auxquelles les erreurs représentent des écarts mesurables. C'est une tout autre approche que propose le présent ouvrage : analyser l'erreur sous l'angle de sa socialité, c'est-à-dire en l'envisageant dans les multiples contextes et dans les dynamiques plurielles où elle se produit, est prévenue, identifiée, relevée, appréciée, attribuée, rejetée, qualifiée, traitée. Des études de cas mettent la thèse de la valeur positive de l'erreur à l'épreuve : elles examinent l'usage de l'erreur aussi bien dans la science que dans l'enseignement de la logique ; dans l'établissement des preuves au tribunal que dans la résolution de problèmes pratiques de la vie courante ; dans la délibération que dans la perception ; dans le diagnostic médical que dans la décision politique.

  • L'épistémologie sociale est une analyse de la dimension sociale de la connaissance. Son point de départ est le constat que bien des phénomènes ne nous sont connus que par l'intermédiaire des autres et donc que la connaissance a non seulement des sources directes, celles auxquelles le sujet a lui-même accès, mais aussi des sources indirectes reposant sur la confiance ou sur l'autorité accordée à autrui. Elle s'intéresse donc aux conditions de la transmission de l'information venant d'autrui, et aux relations de confiance et d'autorité épistémiques, notamment dans le domaine des sciences. Mais ses préoccupations sont plus larges et concernent tout ce qui a trait à la dimension sociale de la connaissance: la construction, au cours d'interactions, de justifications recevables ou acceptables; les modes ordinaires de pensée et de raisonnement; ou encore les relations de coopération et de collaboration dans une « communauté épistémique ». De plus elle reprend des questions qui étaient au coeur de la théorie durkeimienne de la connaissance, celle par exemple des croyances collectives, ou l'idée d'un sujet collectif du savoir. Par là elle se rapproche des social studies of science, tout en s'en distinguant par l'adoption d'un point de vue normatif et par le refus du relativisme. Ce volume présente un ensemble de recherches représentatives de ces différentes préoccupations. Elles ont en commun de reconnaître la spécificité de l'idée de normes de la connaissance, et, s'agissant de concevoir la dimension sociale de celle-ci, de se garder des formes radicales de holisme, pour lesquelles les groupes sociaux sont des entités sui generis.

  • Pourquoi vouloir, aujourd'hui, retourner aux sources du pragmatisme américain et à sa conception de la croyance et de l'enquête ? Essentiellement pour mettre en évidence le parallélisme de son effort pour dépasser l'idéalisme de l'héritage cartésien et kantien avec celui opéré par la sociologie naissante à la même époque. Nous découvrons alors que le rapport de ce courant de pensée aux sciences sociales en général, à la sociologie en particulier, est interne. Car s'il est un aspect essentiel dans le pragmatisme, c'est la reconnaissance de la constitution sociale de l'esprit et de l'antécédence de la société sur le soi. Le « facteur social » est Inscrit au plus intime de la croyance et de l'enquête, de la connaissance et de l'action, de la conscience et de la conscience de soi. Et le principe de la société est à chercher non pas dans le psychique, mais dans les processus de la communication humaine. C'est sur un tel constat que doit se fonder tout projet de naturalisation de l'esprit.

  • Durkheim et Mauss ont conçu l'enquête sur les catégories comme une composante essentielle de la sociologie de la connaissance, distincte de l'étude des formes de classification. Il s'agissait de rendre compte des « cadres permanents de la vie mentale », de la structure et de l'origine sociale de la pensée conceptuelle. Mauss a concrétisé ce programme dans ses études sur le mana et sur la notion de personne. Par la suite, le projet a plus intéressé les anthropologues que les sociologues, ces derniers privilégiant plutôt l'étude de la classification sociale. Aujourd'hui la question des catégories refait surface. Elle suscite un vif intérêt de la part des sciences cognitives. Elle préoccupe aussi ceux qui sont sensibles à la dimension langagière des phénomènes sociaux. Elle concerne enfin les théoriciens de la « construction sociale de la réalité ». Mais la notion de catégorie étant particulièrement équivoque, l'enquête contemporaine sur les catégories constitue un champ très hétérogène : l'étude de la formation des concepts y voisine avec l'analyse de problèmes de sémantique lexicale, l'exploration de l'organisation des domaines cognitifs, la description des procédures de sélection des identités sociales, ou la mise au jour des principes de construction de la réalité. Une part importante de ces recherches s'inscrivent dans le cadre d'une théorie représentationnelle de l'esprit humain ; elles se mettent volontiers à l'école de la psychologie cognitive. C'est une approche plus praxéologique, développée à l'aide de ressources propres aux sciences sociales, qui a été privilégiée dans ce volume. Elle part de la question suivante : comment concevoir la valeur opératoire des catégories dès lors que l'on intègre dans leur domaine d'opérativité non plus seulement la pensée conceptuelle, le jugement prédicatif et l'activité de classification, mais aussi le raisonnement pratique, l'organisation in situ de cours d'action et la « construction sociale de la réalité » ?

  • Les analyses les plus récentes de ce que l'on appelle couramment « émotions » (peur, colère ; honte, fierté ; haine, amour ; pitié, indignation ; joie, tristesse, etc.) montrent qu'on ne peut les réduire à de pures sensations, à de simples réactions ou à des pulsions. Elles nous apprennent que certaines dichotomies traditionnelles - action/passion ; raison/sentiment ; cognition/sensation - soulèvent des objections considérables. Elles nous obligent, en un certain sens, à modifier assez profondément nos explications des mécanismes de l'action humaine, nos descriptions de la vie intérieure ou subjective, nos justifications de certains grands systèmes moraux. Ce volume propose un tableau des différentes options qui s'ouvrent à partir du moment où l'on accepte de remettre en cause les conceptions traditionnelles - le plus souvent « naïves » - de l'émotion.

  • La problématique de la situation qui a longtemps prévalu en sciences sociales s'articulait autour de l'idée de « définition de la situation » : pour agir efficacement, un sujet rationnel doit sélectionner et analyser les conditions de son action, interpréter son environnement et ses circonstances, et ordonner ses impulsions et ses attitudes. Les recherches en cours dans différents domaines et disciplines (logique, sémantique, psychologie écologique, intelligence artificielle...) montrent qu'une telle problématique ne permet pas de rendre compte de la logique effective des situations ni de la forme de contrôle qu'elles exercent sur l'expérience, et que, pour saisir l'une et l'autre, il convient de renouveler l'analyse de l'écologie des activités sociales et de mieux comprendre la part prise par l'environnement d'un côté, par la perception de l'autre, à leur organisation. De telles exigences guidaient déjà la réflexion des pragmatistes américains, J. Dewey et G. H. Mead en particulier. Elles constituaient aussi l'horizon des travaux d'E. Goffman. Les oeuvres de ces auteurs contiennent donc des outils permettant de clarifier et d'approfondir les principales intuitions guidant les tentatives actuelles pour « situer » l'activité et la cognition, ainsi que de les acclimater dans les sciences sociales. Outre qu'il présente et discute ces outils, cet ouvrage s'efforce de les éprouver empiriquement, sur des objets sociaux aussi ordinaires que l'improvisation dans le chant, le déplacement des piétons dans la ville, la réception de la télévision ou l'accueil et l'orientation des voyageurs dans une gare SNCF.

  • L'analyse de l'action est remise au premier plan par certains courants actuels de la philosophie et des sciences sociales. L'étude de la sémantique de l'action (intention, volonté, motif, désir, etc.) a fait apparaître le rôle important du langage dans la constitution du champ pratique. Elle a permis d'éclairer sous un jour nouveau les rapports entre langage ordinaire et analyse sociale. Cet ouvrage restitue l'état du débat suscité, en sciences sociales, par la prise en compte de la spécificité du langage de l'action, et présente quelques-unes des recherches qui en sont issues. Les formes de l'action inaugure une série de volumes collectifs qui interviendront sur des questions vives d'épistémologie, d'analyse sociologique et de théorie sociale, dans un souci de confrontation avec les principaux courants de réflexion qui, depuis plusieurs décennies, modifient nos façons de concevoir l'homme, la culture et la vie sociale.

  • Qu'est-ce qu'un événement ? La question peut paraître incongrue, tant la notion commune d'événement va de soi. Elle ne cesse pourtant de se poser aux philosophes comme aux praticiens des sciences sociales. Elle soulève aujourd'hui des problèmes plus radicaux, peut-être, que ne le faisait, voici une génération, la réflexion sur la place respective des événements et des structures dans l'explication historique. Ces problèmes concernent le concept même d'événement, sa différence avec l'occurrence et le fait, son lien avec le langage, mais aussi son rôle dans l'élucidation de questions de théorie sémantique et d'analyse de l'action. Leur examen s'organise selon trois directions majeures : qu'est-ce qui assure l'individualité d'un événement ? comment décrire la dialectique de l'événement et du sens ? en quels termes peut-on rendre compte de la « construction » des événements sociaux ? En multipliant les éclairages sur ces thèmes, le présent volume esquisse un tableau inédit des problèmes qui surgissent lorsqu'on tente d'expliciter et de soumettre à la critique les présupposés ontologiques et épistémologiques attachés à la notion commune d'événement.

  • Désormais centrale pour toute réflexion sur la démocratie, la notion d'espace public est actuellement soumise à une révision radicale, qui va bien au-delà de la critique de la subordination de la sphère publique au pouvoir politique, aux médias et aux puissances d'argent. La théorie de l'espace public est en effet confrontée à nombre de défis, liés à la critique de la raison, à l'échec du « projet de la modernité » ainsi qu'à la transformation de nos sociétés. Il lui faut inventer un nouveau langage, imaginer des dispositifs institutionnels inédits, pour ajuster au mode de fonctionnement de sociétés décentrées un idéal d'Öffentlichkeit hérité des Anciens et des Modernes. Elle doit, pour cela, acquérir une meilleure compréhension des vertus de l'espace public, en particulier de sa capacité d'engendrer une forme moderne de communauté. Combinant analyses conceptuelles, élaborations théoriques, reconstructions historiques et études d'innovations en cours, le présent volume restitue l'état des recherches et des discussions qui témoignent de cette remise en chantier du concept d'espace public.

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